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Ce 4 mars, rencontre d’une grande dame de la littérature (belge) contemporaine

Venue à la Bibliothèque Charles Bertin pour présenter son dernier roman, Le bel obscur, Caroline Lamarche a été interviewée par Nausicaa Dewez, rédactrice en chef du Carnet et les Instants, le blog des Lettres belges francophones.

L’autrice commence par évoquer pour nous cet ancêtre qui figure sur la photo en bandeau de son livre paru chez Seuil. Ce beau jeune homme qui porte un vêtement pour le peu orignal et qui est exclu de l’arbre généalogique familial malgré un diplôme d’ingénieur des mines et une reconnaissance officielle pour acte de bravoure avait de quoi l’interpeller: pour quelles raisons a-t-on décidé de l’effacer de la lignée familiale? Le travail d’enquêtrice et d’archiviste sur cet ancêtre délibérément rendu invisible renvoie alors la narratrice à sa propre histoire et à cette invisibilité personnelle qui la caractérise depuis tant d’années.

Ainsi est constituée la trame de ce récit, entre fil de l’intime et fil du documentaire, entre évolution personnelle de la narratrice et construction tantôt réelle tantôt romancée du personnage d’Edmond, ce bel obscur des années 1870, car il faut bien le reconnaître, le manque d’informations à son propos fait de cet homme « un personnage en quête d’auteur » que Caroline Lamarche n’a pas pu résister à s’approprier… Un point commun entre eux : ils sont tous deux porteurs d’un lourd secret: l’homosexualité vécue tantôt en tant qu’acteur, tantôt en tant que conjointe. Pour chacun d’eux, la solitude est grande: au 19e siècle, pas de communauté LGBTQ+ pour soutenir la démarche de ceux qui se sentent différents mais aujourd’hui , pas de communauté, de cercles de partage, pas de livres non plus pour l’entourage vivant ces situations déstabilisantes.

De plus, si dans la société occidentale hétéropatriarcale des 19e et 20e siècles, les écarts extra conjugaux de l’époux étaient considérés comme « acceptables », les épouses quant à elles n’étaient pas « prises en compte » et étaient socialement invitées à continuer à mener cette vie familiale chahutée sans remous ni revendications. Et Caroline Lamarche de reprendre lors de l’interview le cas de l’épouse d’Oscar Wilde bafouée tandis que son cher époux emprisonné se plaint dans ses écrits d’être « victime de l’homophobie » avec très peu de considération pour Constance qui l’a pourtant soutenu dans sa vie double. Il a fallu attendre le 21e siècle pour que soit enfin levé le voile – voir notamment l’essai de Titou Lecoq *- sur l’invisibilité des femmes, soit par choix personnel pour protéger les enfants, soit par mise à l’écart de la sphère publique toujours réservée aux hommes, soit encore par omission délibérée de leur rôle dans le cours de l’Histoire.

De par ce double prisme d’enquêtrice et d’épouse, ce roman vient donc poser la question de la place de la femme dans toute forme de couple et de famille, de nos jours comme depuis plusieurs siècles ou encore dans d’autres cultures. Le ton n’est pas pour autant à la « colère hystérique » comme l’autrice nous le rappelle en lisant la citation de Virginia Wolf qu’elle a mise en exergue : « Voici l’instant où, sans rien faire qui soit violent, je puis montrer le sens de cette histoire. ». Elle opte plutôt ici pour l’ expression « ironique, cinglante » d’une « colère froide » à laquelle elle a veillé ajouter « une forme de légèreté pour ne pas plomber son lectorat ».

Plusieurs thèmes viennent soutenir ce double développement à travers le récit. Tout d’abord celui de l’eau, cher à Caroline Lamarche, que nous retrouvons à plusieurs reprises. Rappelons d’abord que l’autrice a été « récolter la parole des sinistrés » après les terribles inondations en 2021 en Belgique. En observatrice, elle s’est tue, a recueilli la parole, comme sa narratrice se tait attendant la parole de son conjoint. Mais ici, Vincent, son époux, refuse l’échange. Elle se retrouve donc seule, dans son esprit comme dans sa chair, et la lutte qu’elle mène en nageant dans l’eau  pour passer du désir de mort au désir des mots qui exprimeront son désarroi personnel est une métaphore riche d’évocations multiples, « tels les fils de toutes les couleurs qui forment la tapisserie du récit ». N’est-ce pas par exemple « Lomdelo » qui lui permettra  d’émerger à la vie et – comme le fera Edmond autrement – d’aller de l’avant ? « Et ce plaisir, immense dans le rêve, ne surgissait pas d’un geste tendre ni même d’une nage conjointe. C’était celui de nage seule dans une eau inconnue, une eau nouvelle, une belle eau. » (p.229)

Le rêve justement est aussi un thème affectionné par Caroline Lamarche qui, très jeune déjà, s’intéressait à ce médium puissant de l’inconscient. Elle nous explique alors que si elle fait des adaptations de la réalité pour les besoins de la fiction et de l’attention du lecteur, jamais elle ne modifie ni n’invente les rêves qu’elle relate. Très difficiles à intégrer dans un récit, ils revêtent à ses yeux une importance majeure comme par exemple ici le rêve de Vincent de « la maison qui vole et rien ne casse » qui est pour lui l’image de leur vie de famille qui tient malgré leur vie conjugale chaotique. La narratrice, par contre, y verra plus tard l’impossibilité d’existence d’un couple-maison qui vole alors que sa stabilité requiert plutôt d’être posé(e) au sol.

L’échange avec Nausicaa Dewez est suivi d’un temps de questions/réponses auquel se prête l’autrice avec une grande écoute pour ses lecteurs et lectrices. Elle parle notamment de sa perception du travail d’écriture qui, pour elle, surgit comme une musique intérieure rythmée. « L’écriture n’est pas un style; c’est une voix, un corps. Toute mon énergie s’y déploie. » . Fort heureusement pour elle, sa nouvelle maison d’édition (Seuil après de nombreuses publications chez Gallimard) la soutient, la stimule -même après son expérience quasi aboutie du Prix Goncourt 2025- mais ne lui met pas de pression et lui reconnaît cette polyvalence de genres littéraires qui lui est propre.

Une très belle soirée littéraire qui a remporté un large succès.

Anne Nihoul

Pleinement consciente qu’elle appartient à la communauté des écrivaines et écrivains, Caroline Lamarche a ponctué son intervention de multiples références à des personnes animées par le même souci de dire leur étonnement, de dénoncer leurs incompréhensions ou encore de réhabiliter des vérités négligées.

Je vous propose ci-dessous la liste des autrices et auteurs cités.

  • Roland Buti, auteur suisse qui aborde « le même sujet dramatique mais avec humour et drôlerie » dans Le milieu de l’horizon
  • Camille Froidevaux, philosophe et chercheuse française pour ses écrits sur la condition de la femme
  • Titiou Lecoq, journaliste, essayiste et romancière française, Les Grandes Oubliées, aujourd’hui adapté en BD
  • Guy Goffette, poète et écrivain belge pour lequel j’ai eu un grand coup de cœur dans Verlaine d’ardoise et de pluie
  • Annie Ernaux, -faut-il encore la présenter ?-, La femme gelée